Comment le livre fit entrer le Japon dans ma vie (partie 2)

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Et cette aventure de vie inattendue au Japon a changé ton art de la reliure, n’est-ce pas?


Quelques semaines après notre arrivée à Tokyo avait lieu une exposition du Tokyo Bookbinding Club, exposition qui a lieu tous les deux ans. C’était une chance immense de pouvoir rencontrer des collègues si vite et si facilement et pourquoi pas de trouver quelqu’un qui me permettrait de me perfectionner et aussi de m’enseigner les techniques japonaises que je ne connaissais pas du tout.

J’y suis allée et y ai rencontré un relieur qui a complètement changé ma vie d’artisan, ma vie tout court peut être bien aussi. Il s’agit de Yamazaki Yo. Je ne parlais pas un mot de japonais, et lui pas d’anglais, et encore moins de français. Il a néanmoins accepté de me prendre comme élève, sans doute parce que j’étais déjà relieur.

Au début nous ne communiquions pas beaucoup, j’apprenais le vocabulaire technique japonais sans savoir faire de phrases. Il me montrait ce qu’il attendait de moi et je reproduisais au mieux et autant de fois que nécessaire. C’était assez décourageant parce que je pensais savoir déjà pas mal de choses et là je me retrouvais complètement débutante sur des techniques toutes aussi nouvelles les unes que les autres. Je passais mes semaines entre les cours à faire et refaire ce que j’avais appris au cours précédent et ne m’arrêtais que quand je pensais avoir compris. Au cours suivant, il me faisait comprendre que oui ça allait mais que peut être on pourrait essayer encore : à la façon japonaise, avec patience, douceur et gentillesse, pour que ce soit mieux.

Son but était vraiment que je sache faire les choses parfaitement. La première étape a été d’apprendre à plier du papier. Je me disais que je savais faire et je ne comprenais pas pourquoi il comptait commencer par une étape aussi triviale. Ce fut une aventure intérieure longue, vraiment longue. J’avais l’habitude de cours en France où il fallait être productif, rapide. Nous travaillions à la montre : chaque étape était minutée parce que pour le CAP, réaliser tous les exercices nécessitait une bonne maîtrise de la montre pour avoir le temps de tout faire. Ensuite dans un atelier professionnel, c’est pareil, pour faire son chiffre d’affaire, il faut faire tant de livres par semaine, il n’est donc pas possible de passer plus de temps que nécessaire à chaque étape. Là, le choc culturel était un gouffre : on prenait le temps et on ne passait pas à la suite tant qu’on avait pas maîtrisé l’étape. Je piaffais souvent de frustration et d’impatience ! En effet, j’ai bien dû convenir que plier du papier ne coulait pas de source et toute la création du livre pouvait être mise à mal si cette étape était négligée. Alors j’ai fini par accepter sa démarche et j’ai commencé à réussir ce qu’il me demandait. Yamazaki Sensei était d’une patience infinie avec l’occidentale survoltée que j’étais. Heureusement, il a tenu bon, ce dont je lui suis aujourd’hui encore infiniment reconnaissante.

Après avoir travaillé les différentes techniques japonaises plus quelques techniques de son invention, j’ai eu envie qu’il me montre comment il travaillait sur les techniques occidentales. Je commençais à parler japonais, nous nous ajustions mieux l’un à l’autre et nos échanges s’enrichissaient.

Nous avons revisité toutes mes connaissances de reliure occidentale et échangé avec beaucoup de joie ce que nous savions l’un et l’autre, comparant nos techniques et discutant de l’avantage d’une façon de faire ou d’une autre. Je ne pense pas l’avoir convaincu de faire comme je faisais et ce n’était pas le but, nos échanges portaient surtout sur comment travailler pour que le travail soit réussi. Excellent pédagogue, il avait trouvé des façons de faire ingénieuses qui prennent parfois un peu plus de temps mais qui donnent un résultat excellent.

En résumé, auprès de lui j’ai appris beaucoup de choses, autant sur la reliure que sur la valeur du travail de qualité et plus loin encore sur la profondeur de la vie. Il m’a aussi donné une immense liberté dans le travail de reliure et dans la possibilité d’être, dans le processus créatif, sans limite.

Mini livre et sa boîte assortie (format paysage, 10cm de large) de tout petits Haïkus, papiers japonais et coréen, reliure IA 2010, collection privée.

Création IA, 2015, collection privée.

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